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Sais-tu que...






Chère Malgorzata,

Ces trois brèves questions que tu m’as posées dans ta lettre sont tout simplement perfides. Résumer en quelques mots la question concernant le plus grand secret du monde ! Toi seule sait le faire. Toutefois, je relève le défi même si la seule idée qui me vient à la tête est: Je ne sais pas. Pourtant, je veux savoir et comprendre. Mais par quoi commencer?... Ou bien tout cela est extrêmement simple ou bien c’est aussi mystérieux que la parution de la vie sur la Terre...

Je penche plutôt vers la première opinion. Nous n’arrivons pas à comprendre le mal car nous croyons en l’existence du bien chez l’homme. Je te vois déjà l’affirmer d’un hochement de tête et me donner raison parce que tu y crois aussi. Tu n’as pas lu Le Maître et Marguerite de Michaïl Bulhakov donc je vais te citer un passage de la conversation entre Pilate et Jeshua Ha-Nocri:

Jozef Szajna, Réplique IV

Pilate demande:
Dis-moi donc pourquoi tu parles sans cesse des gens de bien? Considères-tu qu’ils le sont tous?
Tous - a répondu le prisonnier. - Il n’y a pas de mauvaises gens.  

N’est-ce pas admirable? Qu’il est facile de se laisser ensorceler par cette idée, y croire et de lui faire confiance - cette conviction est la base de la foi chrétienne - elle conduit à la charité et à l’amour. Conduit-elle aussi à la vérité? Mais n’est-elle pas peut-être, au contraire, une source inutile de doutes, de vaines efforts pour découvrir le bien là où tout simplement il n’existe pas?

Je connais ta réponse - on ne peut négliger aucune âme, il existe toujours une chance minime pour que revienne la brebis égarée. J’aimerais tellement être d’accord avec toi mais mon rationalisme s’y oppose. Si la théorie des gens de bien avait été possible avant l’Holocauste, les événements qui ont suivi l’ont jetée à bas. Point. Le bien a succombé au mal, il n’a pas su se défendre contre lui donc il a été battu et c’est le mal qui a triomphé.

Tu me diras: Pourtant les Allemands ont perdu ! En effet, mais, en tout cas, je considère le déclenchement de la guerre comme une victoire du mal. C’est ma réponse, donc ni le bien ni Dieu ne sont tout puissants. Je sens déjà que ta lettre sera pleine d’indignation. Quelqu’un qui comme toi croit en Dieu si fermement et si admirablement ne peut admettre la victoire du mal. J’attends tes arguments

Aleksandra                                


Chère Aleksandra,

L’homme est libre. Il opère lui-même ses choix. Comme le prouve l’histoire, ces libres choix ont conduit plusieurs fois à l’injustice et des millions d’hommes à des souffrances. C’est seulement le fait de l’homme lui-même qui a fait ce choix optant pour le chemin vers le pouvoir, la gloire, l’argent, le succès...

Jozef Szajna, Réplique I
Ne dis pas que c’est la faute de Dieu, qu’il n’est pas tout puissant, qu’il a cessé de contrôler ce qu’il avait créé lui-même. Ce n’est pas vrai ! Dieu lui-même a limité son contrôle sur les hommes en leur donnant le libre arbitre. Par amour. Il voulait que les hommes choisissent eux-mêmes. Staline et Hitler comme les autres. Toutefois, il ne nous a pas laissés seuls. Il est toujours avec nous. Il intervient si nous le lui permettons. Il nous est difficile de comprendre ses intentions. Evidemment, nous vivons dans un autre monde qui lui. Pour Dieu ni le temps ni l’espace n’existent. Il comprend donc tout mieux que nous et différemment. Il est présent partout et tout dépend de lui. Il a été dans les camps soviétiques et maintenant il est au Kosovo. Nulle part il n’abandonnera les hommes et jugera équitablement les bourreaux. Il est assez tout puissant pour transformer le mal en bien, il est patient et tolère les choix des hommes, mêmes les mauvais. La volonté de Dieu est peut-être que ces mauvais choix nous amènent à nous convertir.

Malgorzata                                


Chère Malgorzata,

Comme je m’y attendais, tu as utilisé une argumentation que je ne peux accepter. Tu prétends que nous ne connaissons pas les desseins de Dieu, que nous ne les comprenons pas et que Dieu sait ce qu’il fait. Mon opinion à moi c’est que Dieu, s’il existe, tout simplement ne sait pas contrer le mal dans l’âme humaine, n’est-ce pas vraisemblable? Face au mal, Dieu n’est-il aussi perplexe que nous? Ne regarde-t-il du ciel ceux qui souffrent au Kosovo en se demandant comment le monde a pu devenir aussi compliqué?

Je ne peux oublier une seconde ce que tu m’as dit, que si nous avions la puissance de Dieu, nous aurions tout changé de sorte que les hommes soient heureux mais que, si nous possédions sa sagesse, nous aurions laissé le monde tel qu’il est. J’ai toujours du mal à le comprendre. Il me semble que notre but sur cette terre est d’aller vers le bonheur. Bien sûr, il arrive parfois que nous souffrions mais nos problèmes de tous les jours ne sont pas comparables à la tragédie où périssent tous les jours des millions de personnes. Leszek Kolakowski a dit très justement: La souffrance nous anoblit mais pas toujours et pas tous, et pas n’importe quelle souffrance (la citation n’est pas très exacte, je la rapporte de mémoire). Il existe une certaine limite de la souffrance au-delà de laquelle l’homme perd son self contrôle. D’ailleurs, ce n’est pas la peine d’en discuter; toutes deux, nous avons lu Un autre monde de Gustave Herling-Grudzinski, L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne ou encore le recueil de récits de Tadeusz Borowski de même que beaucoup d’autres livres sur ce sujet. Nous savons bien comment était la vie dans les camps hitlériens et soviétiques; nous savons aussi ce qui se passe au Kosovo.

Ma question est la suivante: Pourquoi cette tragédie est-elle arrivée? Quelques dizaines d’années ont passé depuis la tragédie d’Auschwitz. On a tellement dit et écrit sur ce sujet mais cela ne nous suffit toujours pas et nous cherchons l’explication. Pourquoi? Peut-être pour comprendre la nature de l’homme. Peut-être pour déterminer et mesurer les frontières de son sacrifice d’un côté et ... de sa cruauté de l’autre.

Avons-nous la volonté de garder en mémoire les crimes du nazisme et du communisme? Je ne pense pas à ceux qui ont survécu mais à nous qui allons avoir vingt ans. Pour toi et pour moi c’est de l’histoire; heureusement, elle nous est encore connue mais pour ma petite sœur, elle n’a plus aucune signification. On l’étudie comme on étudie l’Antiquité. Faut-il que tout le monde s’intéresse au Goulag ou écrive des lettres pour essayer d’expliquer comment Auschwitz et Kolyma ont été possibles et pourquoi tout ce qui se passe à Kosovo? Le temps passe. Les survivants des camps soviétiques et allemands disparaissent, de nouvelles générations leur succèdent. On ne peut pas vivre dans l’ombre de la mort.

Ce qui s’est produit n’a rien appris aux gens. C’est cela le plus triste. Tu connais le poème de Wislawa Szymborska, La Haine:


Ils disent qu’elle est aveugle. Aveugle?
Elle a les yeux perçants d’un sniper
Et regarde l’avenir avec audace
- elle seule.

Ce n’est pas très optimiste, n’est-ce pas? Pourtant, c’est plus vraisemblable qu’une foi naïve dans le bien et l’amour.

Je sais, une fois de plus, tu seras en désaccord avec moi. Tu diras en citant l’exemple du père Maksymilian Kolbe: Finalement, l’amour et le bien gagnent toujours. Oui, l’héroïsme de cet homme est un fait...

Est-il concevable que les uns soient malheureux pour que les autres puissent manifester leur grandeur d’âme et leur compassion? Si oui, de quelle manière se fait cette répartition - je dirais même - cette sélection?

***

Le fascisme et le communisme c’est le MAL légal, encadré par la loi (ou plutôt par la transgression de la loi), légitimé, et habilement extrait de l’âme humaine. Le fascisme s’est développé en Allemagne et en Italie, deux pays qui avaient perdu la première guerre mondiale. Il se basait sur le mépris des vainqueurs, sur la haine et le désire de revanche. Chez les Allemands un autre petit ressort supplémentaire a joué dans tout le mécanisme du crime; Stroop, le bourreau du ghetto de Varsovie, en a parlé - il fallait préserver l’ordre et la pureté de la race donc se libérer de ces sales Juifs pouilleux ainsi que des sous-hommes. Cette justification, par des milliers d’émules de Stroop, des camps de concentration, l’absence d’opposition comme de tentative de contestation, l’autorité du pouvoir constituent pour moi un avilissement incompréhensible. A quoi bon, merde de merde, posséder une intelligence pour réfléchir!

Certes, l’idéologie fasciste est facile à rejeter, je suis en désaccord fondamental avec elle. Mais les choses se présentent moins bien en ce qui concerne le communisme. J’avoue, la main sur le cœur, que je comprends sincèrement tous ceux qui se sont engagés dans ce mouvement qui devait être l’accomplissement d’idéaux de liberté et d’égalité, mais qui a enfanté un monstre. Te rappelles-tu de notre lecture de L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne les gens qui, même emprisonnés et persécutés, ne cessaient pas d’être adeptes du communisme? Comment expliques-tu cette foi plus forte que la vie? ...

Si ces gens avaient, eux, le pouvoir, la vie dans les pays socialistes aurait été sans doute différente. Malheureusement, pour les gens au pouvoir seul comptait leur propre confort. Dire que les coupables sont les chefs, revient à exempter de leur responsabilité les petits employés, les exécutants, qui signaient des condamnations à mort, sans vouloir en savoir plus - ils se bornaient à exécuter le travail commandé. Je ne hais rien plus que ce comportement que je ne peux tolérer! Je voudrais bien savoir comment ils étouffaient la voix de leur conscience? Comment pouvaient-ils dormir tranquillement la nuit tous ceux qui étaient prêts à dénoncer leur ami ou leur voisin pour gagner la confiance des autorités? Ici, je ne pense pas à ceux qui trahissaient sous une menace de mort visant eux-mêmes ou leurs proches; je ne sais pas moi-même ce que j’aurais fait si j’avais eu le couteaux sur la gorge. Je ne veux pas les juger; ils étaient eux aussi victimes du système. Ne me comprends pas de travers; je ne défends pas le communisme. Je pense seulement que, contrairement au nazisme, il avait les idéaux valables, justifiant un engagement même si évidemment nous savons toutes deux que la révolution n’est pas le bon moyen pour résoudre les problèmes.

J’ai pitié de ceux qui ont cru en l’idéologie communiste et désiré changer le monde. Le fascisme n’aurait dû trouvé aucun appui. Pourtant, des nations entières (autrefois les Allemands, aujourd’hui les Serbes) ont accepté l’idée de détruire d’autres nations au nom de leur propre supériorité. Récemment, j’ai lu l’interview d’une femme qui expliquait tous les maux du monde de la façon suivante: les parents qui n’éduquent pas convenablement leurs enfants sont coupables de tout. Les enfants mal aimés, régulièrement battus, même pour la moindre faute, ont plus de chance de devenir des tyrans capables de tuer avec sang froid. Apparemment, c’étaient les méthodes d’éducation en usage en Allemagne avant la guerre. Un maximum de discipline militaire et un minimum de tendresse c’est-à-dire de faiblesse. C’est peut-être pourquoi les Allemands se sont trouvés prêts à anéantir les Juifs ainsi que des personnes d’autres nationalités.

Il faut donc le plus possible d’amour! Manifester ses sentiments n’est en aucune manière une faiblesse! Dis-moi ce que tu en penses.

Aleksandra                                


Chère Aleksandra,

Seule la foi peut nous persuader que la guerre du Kosovo est utile pour que, ultérieurement, la paix s’installe. Ces sont les hommes qui ont déclenché cette guerre, c’est un mal susceptible de combattre un autre mal, un paradoxe. Toutefois, laissons Dieu agir. Il n’existe pas un autre chemin vers la paix qu’une totale soumission à sa volonté.

Je sais qu’il est difficile de comprendre cela. Après tant de guerres, tant de camps de concentration, tant de goulags, il est difficile de croire que Dieu aime encore les hommes. Toutefois, chaque enfant qui vient au monde, soit au Kosovo soit dans la France tranquille, est un signe que le monde continue. La foi donne la certitude que Dieux dans sa sagesse et son amour infinis mène tout droit au but. La foi donne un autre regard sur le monde, un autre regard sur ce qui est difficile...

Tout est donc question de foi. Il n’y a pas de réponse à la question: pourquoi?. Je pense que l’homme ne peut pas le comprendre. Il faut s’en remettre à la sagesse de Dieu. Finalement, c’est le seul appui.

Ne penses pas par hasard que je justifie en quelque sorte les crimes terribles de la seconde guerre ou encore le comportement de Milosevic mais nous ne pouvons rien faire. Excepté aider les victimes et ... pardonner aux bourreaux. Nous pouvons nous fier à celui qui nous a créés. Il mènera tout à bonne fin même s’il le fait en cachette. Si le Christ était revenu au monde avec toute sa puissance, pour liquider les dictatures et imposer de force la justice, ne serait-ce pas également une sorte de tyrannie?? Les gens auraient eu peur car l’homme redoute toute violence.

C’est donc mieux ainsi. Les hommes ont gardé leur libre arbitre. C’est juste, même si ceux qui ne croient pas en la sagesse et en la toute puissance de Dieu vivent peut-être plus difficilement. Ils ne peuvent pas imaginer la fin du conflit qui va sûrement arriver au Kosovo. Et Auschwitz, et Kolyma? Il faut pardonner mais il ne faut pas oublier. Pourquoi tout cela est-il arrivé? Ne posons pas trop de questions. Fions-nous à l’Infinie Sagesse de Dieu.

Malgorzata                                


Chère Malgorzata,

Il y a une heure déjà que je suis penchée sur ta lettre et j’arrive à la conclusion que je ne sais pas quoi répondre. Je n’en ai même plus envie. Je ne veux plus comprendre Auschwitz, je ne sais pas comment on peut se laisser embobiner par une telle idéologie. Je ne veux plus comprendre Kolyma parce que cet intérêt pour le MAL signerait sa victoire sur le bien. La leçon du Kosovo prouve au contraire que l’histoire n’apprend rien à personne.

Cela n’aurait jamais dû se répéter, nous n’oublierons jamais. Rien! Quelqu’un a remarqué avec raison que le XXe siècle a commencé dans les Balkans et que c’est là-bas qu’il se terminerait. Que ce chapitre de notre histoire se termine vraiment et pour toujours. Ne dis pas, s’il te plaît, que c’est un espoir illusoire...

Aleksandra                                





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