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Sais-tu que...






Cher Rafal,

Sais-tu que c’est peut-être notre dernière correspondance? Selon Nostradamus la fin du monde aura lieu dans quelques semaines. Quand on regarde les informations du soir on peut avoir l’impression que l’humanité tend de manière tout à fait préméditée à l’autodestruction. Ce qui se passe sur le territoire de l’ex-Yougoslavie n’inspire guère d’optimisme.

Pourquoi l’homme est-il capable de commettre des crimes aussi cruels et absurdes contre ses semblables? Pourquoi de nouvelles guerres éclatent-elles?

Nous ne sommes actuellement que des témoins perplexes des événements du Kosovo; nous n’avons aucune garantie qu’un conflit semblable ne se produira pas aussi chez nous. Etait-il possible il y a plus de dix ans de s’attendre à une vague pareille d’assassinats et de violence dans les Balkans? Pour la génération de mes parents, la Yougoslavie semblait presque l’Europe de l’Ouest, un oasis de liberté et de prospérité; aujourd’hui, elle est un symbole d’anarchie, de génocide, de destruction.

Jozef Szajna, Nike
Personne n’est plus en sécurité dans le monde d’aujourd’hui, dans un monde fou. La bêtise humaine et la haine peuvent provoquer le déclenchement d’une guerre en un endroit et à un moment les moins prévisibles de notre globe. Ne pensons pas naïvement que le bien vaincra, que le mal capitulera, et que notre Europe civilisée, culturelle et en cours d’unification restera paisible et en sécurité. L’exemple du Kosovo prouve que l’humanité n’a tiré aucune leçon de l’histoire et a rapidement oublié les expériences tragiques de la seconde guerre mondiale - Auschwitz, Kolyma, le génocide.

Rien ne nous dispense de responsabilité pour ce qui se passe et pour ce qui peut encore arriver. Nous, en particulier notre génération qui entre dans la vie adulte, nous ne pouvons rester passifs. Faute de réaction contre le mal, en tolérant et admettant le mensonge, en supportant le crime, nous risquons de conduire notre monde vers une fin tragique. Nous avons déjà eu l’espoir qu’une humanité allait entrer dans le nouveau millénaire, meilleure et plus avertie par les cruelles et sanglantes expériences des régimes totalitaires du siècle qui finit. Nous avons également espéré que des notions telles que la guerre, le génocide et les camps de concentration ne resteraient que dans la peu glorieuse l’histoire du XXe siècle. Toutefois, de plus en plus souvent, ces voix nous disent que le siècle suivant sera encore pire. L’homme mènera des guerres encore plus cruelles en détruisant notre planète; il sèmera la peur, la haine, la mort. Comme l’a écrit un professeur, le prêtre Sedlak de Lublin, déjà décédé: Quand la bête humaine s’est une fois déchaînée, n’ayons plus aucun espoir que cela ne se reproduira plus dans l’avenir.

Le XXe siècle, avec deux guerres mondiales et une multitude de conflits locaux, constitue une preuve que la bête humaine est réellement capable de pires atrocités. As-tu réfléchi une seule fois aux causes des guerres? Nous savons pourtant tous pour la plupart que dans la guerre il n’y a pas de vainqueurs. Les deux antagonistes comptent leurs morts, leurs handicapés, leurs orphelins; leur pays est détruit. Des deux côtés on constate la même détresse, on pleure également la perte des proches et du foyer familial. Pourquoi donc les gens oublient-ils si vite et courent-ils si volontiers à une nouvelle guerre? Pourquoi l’homme désire-t-il tuer, pourquoi veut-il exposer ses proches à la mort ou à l’errance?

Ce qui effraie particulièrement dans l’actuel conflit du Kosovo, c’est la facilité avec laquelle il a éclaté et menace de s’étendre sur d’autres pays. Les événements dans les Balkans ont déjà servi une fois du prétexte au déchaînement de la première guerre mondiale. Vraisemblablement, l’histoire aime se répéter; il serait même plus honnête d’avouer que c’est l’humanité qui recopie toujours ses vieilles erreurs conduisant à de nouveaux conflits et à de nouvelles divisions. Les guerres nous accompagnent inexorablement et il n’y a pas d’espoir que dans l’avenir il puisse en être autrement. Parce que l’imagination nous manque, nous ne savons pas tirer des leçons de l’histoire. Malheureusement, un personnage tel que Napoléon reste toujours un héros des manuels d’histoire et non par exemple Copernik. Nous ignorons trop ceux qui ont contribué à la culture, à la science, nous sommes au contraire trop instruits à propos de ceux qui ont eu le seul mérite de déchaîner de nouvelles guerres.

Tu sais, Rafal, ce qui me fait peur, c’est que ces derniers, le plus souvent par l’amour du pouvoir, mènent une politique néfaste, conduisant à de nouveaux conflits. Quand nous essayons de résumer des exploits des leaders politiques du XXe siècle, nous constatons que nombre d’entre eux n’ont rien fait pour rendre ce monde meilleur. Les autres méritent tout simplement le qualificatif de vulgaires criminels.

L’humanité, apprendra-t-elle à ne pas porter au pouvoir des types de l’espèce d’Hitler, Staline, Kim Il Song ou encore Milosevic qui gouverne actuellement la Yougoslavie? Aujourd’hui, nous vivons dans un régime démocratique dont Churchill a dit qu’il était le plus mauvais à l’exception de tous les autres inventés par l’homme. La démocratie est la liberté de choix mais n’oublions pas que dans l’histoire elle a souvent frayé le chemin au pouvoir de dictateurs. Dans nos crèches et écoles maternelles grandissent peut-être de futurs tyrans sanguinaires. En grande partie, il dépend de nous qu’ils réussissent ou non à conquérir le pouvoir et à répéter les crimes d’Hitler et de Staline.

Quand la télévision a donné le dernier communiqué du Kosovo en nous annonçant de nouvelles purifications ethniques et des exécutions massives de la population civile, la première idée qui m’est venue à l’esprit était une question: Qui fait cela? Pourtant ce n’est pas Milosevic qui en assume toute la responsabilité du seul fait du pouvoir qu’il détient, il n’est pas l’auteur unique de ces crimes. Pourquoi des européens qui ne sont pas différents de nous, assassinent-ils leurs voisins d’hier?

Jozef Szajna, Gueules
Je me rappelle que lorsque je lisais les mémoires de Rudolf Hoess, commandant du camp de concentration d’Auschwitz, je n’arrivais pas à comprendre comment un père et mari affectueux, apparemment un homme normal, pouvait regarder tranquillement des gens qui faisaient la queue pour être exterminés. Alors, je m’imaginais qu’à la rampe d’arriver du train dans le camps de concentration se trouvaient des membres de ma famille, effrayés et humiliés, et moi parmi eux. En m’identifiant avec les victimes, je me demandais ce qu’ils ressentaient ces gens-là, ces femmes avançant vers la chambre à gaz avec leurs enfants dans les bras. Pourquoi Hoess, qui aimait tellement ses propres enfants, était-il capable de remplir son rôle de gardien de la mort. Il y a peu de temps, on a arrêté une gardienne d’un autre camp d’extermination, Majdanek. Il y a soixante ans, cette femme tuait des prisonniers avec un bâton après les avoir torturés. Aujourd’hui, c’est une agréable vieille dame; ses voisins n’arrivaient pas à croire à son passé criminel.

Ce qui est le plus terrible c’est le fait que les crimes les plus répugnants soient commis non par des criminels sans conscience mais par des gens ordinaires qui étaient avant la guerre épiciers ou fonctionnaires et pourvus de familles affectueuses et heureuses. Pendant la guerre, ils deviennent de vulgaires criminels. Pourquoi tuaient-ils des innocents qu’ils ne connaissaient même pas? La guerre transforme-t-elle l’homme au point d’en faire une bête?

Je crois pourtant que la majorité des hommes n’est pas capable de commettre des crimes. Indépendamment des circonstances, je serais incapable de tuer un innocent sans défense qui est comme toi et moi, fils, frère, père de quelqu’un. Quelqu’un attend son retour à la maison.

Ce que, malheureusement, certaines personnes ne sont humaines qu’en apparence. Il suffit de leur conférer le pouvoir, un uniforme, une arme et elles tueront, incendieront, détruiront. Un jour, j’ai lu un texte sur la liquidation du ghetto juif en 1943. En plus des SS, il s’y trouvait un groupe d’acteurs de Berlin qui voyant agir l’armée et la police, a demandé la permission d’y participer. Les acteurs ont tiré pendant quelques heures sur les femmes et les enfants juifs en considérant cela comme une bonne distraction.

Pourquoi ont-ils fait cela? Pourtant, personne ne les y avait obligés. Auraient-ils voulu que d’autres tirent sur leurs femmes, leurs mères, leurs enfants? Les bourreaux du ghetto juif, du goulag de Sibérie et du Kosovo d’aujourd’hui auront-ils jamais compris l’énormité du non sens et l’horreur de leurs crimes? Ou bien, au contraire, leur conscience restera-t-elle muette?

Ce serait plutôt ce dernier car tu remarqueras que si l’on arrive aujourd’hui à capturer un criminel de guerre, le plus souvent il ne ressent aucun sentiment de culpabilité ni de regret de ses crimes. Présenté devant le Tribunal, il se considère comme victime d’une injuste calomnie.

Il y a quelques mois, j’ai regardé à la télévision l’interview d’un homme, aujourd’hui âgé, qui avait été gardien d’un des camps de Kolyma. Questionné au sujet des déportations des personnes innocentes et sans défense dans des wagons à bestiaux, interrogé au sujet des victimes abattues d’un coup de feu dans la nuque ou encore d’un simple coup de bâton ou de hache, ou bien au sujet des cadavres de petits enfants raidis par un froid de moins quarante degrés, il a répondu qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres et que d’ailleurs cela s’était produit il y a si longtemps qu’il ne se souvenait pas de grand-chose. Aucune émotion, aucun remords, aucune honte, même pas la conscience qu’il avait commis des crimes. Aujourd’hui, c’est un homme tranquille et croyant. Il joue avec ses petits-enfants. Il pourrait être ton voisin ou le mien et l’idée qu’il a du sang sur les mains ne nous serait jamais venue à l’esprit.

Quand j’entends des récits semblables de crimes d’il y a 50 ans et du génocide contemporain en Yougoslavie, je commence à perdre confiance en l’homme. Je suis très perplexe. L’histoire du monde semble écrite par un fou furieux. Imagine-toi ce qui se passerait si aujourd’hui éclatait une nouvelle guerre mondiale. Je pense qu’il y aurait beaucoup de volontaires pour semer le mal et la souffrance et pour tuer leurs semblables.

Je te demande de ma pardonner le ton déprimant de ma lettre mais je viens de finir de regarder aux informations du soir, un reportage sur la découverte des charniers au Kosovo. On avait déjà connu tout cela dans le passé: des exécutions, des purges, des camps de concentration. J’avais l’espoir que nous ne l’étudierions plus qu’en cours d’histoire, qu’après Auschwitz et Kolyma l’humanité se dirait: plus jamais...

Toutefois, l’histoire se répète et aujourd’hui nous sommes, de nouveau, témoins de la dégradation de la nature humaine. Toutefois, l’instinct de meurtre ne semble pas inhérent à cette nature. Il faut qu’il lui soit inculqué. C’est ce que prétendent certains historiens et psychologues. Durant les guerres au XIXe siècle, seul un petit pourcentage de soldats tirait pour tuer. D’autres n’appuyaient pas du tout sur la détente, d’autres encore visaient au-dessus de la tête de l’adversaire. La première guerre mondiale a fait d’avantage de victimes, il y avait d’avantage de soldats prêts à tuer. Près de la moitié d’entre eux s’est forcée bien viser. Durant la seconde guerre, 70% y parvenait et durant celle de Viêt-Nam , 90%. Aujourd’hui, combien de soldats tireraient-ils pour tuer?

Chaque guerre est pire que la précédente, les nouvelles générations s’habituent de plus en plus vite à la cruauté, à la guerre, à la mort. L’armée est entraînée à tuer. Il suffit de briser la résistance naturelle des soldats à supprimer des représentants de leur propre espèce. Nous ne nous rendons pas compte qu’aujourd’hui nous entraînons inconsciemment dans la même voie les enfants et les jeunes. Nous produisons des films de plus en plus cruels, des jeux vidéo où la violence et la mort dominent, où la vie humaine ne vaut pas grand-chose. Les jeunes ne sauront plus distinguer la fiction de la réalité et n’apprendront pas à respecter la vie ni leur prochain. Ce qui s’est passé au Kosovo prouve qu’aujourd’hui il ne manque pas de volontaires pour se faire gardiens-bourreaux dans un nouvel Auschwitz ou un nouveau camp de Kolyma.

Nous ne pouvons peut-être pas y remédier. Nous sommes citoyens de la même Terre et beaucoup de choses devraient nous unir. Nous regardons les mêmes programmes à la télévision, les mêmes films, écoutons la même musique, peu importe si nous habitons l’Albanie, la France ou la Pologne. As-tu jamais observé les jeunes à un concert de musique rock? Tous s’amusent et dansent indépendamment de leur nationalité, de leur langue, de leur couleur de peau. On ne remarque entre eux ni divergences ni haine. Pourquoi deviennent-ils si facilement soldats prêts à tuer leurs semblables?

Nous ne naissons pas soldat, ce sont les militaires et les hommes politiques qui font de nous des machines à tuer. Sans uniforme ni fausses idéologies, nous sommes tous semblables, indépendamment de l’endroit où nous vivons et de la langue que nous parlons. Nous ne voulons pas tuer, nous voulons étudier, travailler, découvrir le monde, élever des enfants. Nous sommes opposés à la guerre; cependant, nous tolérons l’existence des armées nationales et nous admettons la tactique de l’intimidation. Comment peut-on concilier tout cela? Devons-nous nous identifier jusqu’au bout à l’Etat et au gouvernement? Un patriote yougoslave devrait-il mourir pour Milosevic? Le déserteur de l’armée hitlérienne a-t-il été un traitre ou un héros?

Les réponses à ces questions, même si elles nous paraissent évidentes ne le sont pas pour tout le monde. Il dépend de nous qu’Auschwitz, Kolyma, le Kosovo ne se répètent plus jamais dans l’avenir. Nous arriverons peut-être à rendre ce monde un peu plus meilleur pour nos enfants. Nous devrions rechercher ce qui nous unit et non ce qui nous sépare. Nous disposons d’armes puissantes: la télévision, Internet, la radio, la presse; nous pouvons utiliser tous ces médias autant pour le bien que pour le mal, au choix. Nous ne pouvons pas commettre le péché d’indifférence en tolérant crimes, mensonges et infractions. Tout homme politique devrait avoir conscience qu’il aura des comptes à rendre à ses électeurs et qu’il devra assumer la responsabilité de ses erreurs. Arriverons-nous enfin à comprendre que la moralité des hommes politiques est plus importante que l’efficacité de leur action?

Nous devons faire preuve de sensibilité et d’imagination. Au XXIe siècle, l’éducation devrait être aussi importante que l’enseignement. C’est un vaste champ d’action pour la famille, l’école, l’Etat, l’Eglise. Il faut éclairer les inconscients et convaincre les non convaincus. Cela sonne un peu comme le manifeste d’un meneur politique mais, crois-moi, je ne veux pas voir les gens tuer impunément ou les enfants mourir de faim.

Pour terminer, un propos plus serein mais qui a un rapport étroit avec le sujet de ma lettre. Hier, j’ai regardé le film d’Andrzej Kondriatuk Bing-bang sur l’atterrissage d’un OVNI dans le champ d’un paysan. Après la première excitation consécutive à cette extraordinaire rencontre, les villageois arrivaient à la conclusion que nous n’avions pas trop de motifs de nous vanter auprès des extraterrestres. L’humanité détruit la Terre, empoisonne les rivières ainsi que l’air, suscite les guerres. Enfin, l’un des héros, un berger-philosophe de campagne se décide à s’envoler avec les nouveaux venus vers leur planète. Il en a assez de la Terre et des terriens. Tout ce qui est humain m’est de plus en plus étranger - dit-il. Debout, à l’entrée de la fusée, il crie: Amis, revenez à la raison !. Ce cri devrait être la devise du XXIe siècle.


Amitiés, j’attends ta lettre                                

Marcin                                                          





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