Ma chère Joanna,
Je prends la télécommande pour allumer la télévision et rien que ce geste, il m’inspire une crainte profonde. L’écran nous bombarde, nous les consommateurs, enfoncés dans un fauteuil douillet, savates chaudes aux pieds, d’informations sur les étapes successives de la guerre du Kosovo. Ils nous servent avec précision mathématique les derniers chiffres relatifs au nombre des victimes.
Penses-tu que ces froides statistiques disent la vérité? Je ne sais pas, moi-même. Une information laconique, est-elle quelque chose de plus qu’une simple information? Pourtant, derrière elles se cachent des drames humaines, la dignité des uns est piétinée par la haine et le nationalisme des autres. Dis-moi à quelle échelle mesurer l’injustice et la souffrance...

Comme beaucoup de gens, je m’habitue aux informations concernant les attaques aériennes, les massacres, les expulsions, les exécutions... La routine? Il est étrange qu’on puisse qualifier de routine l’existence de l’homme. Notre civilisation débridée manque de place pour la réflexion et la compassion. C’est pour cela que j’appréhende de regarder les informations télévisées ; face à la cruauté, je suis perplexe. Les plus fortes émotions sont retombées ; les sentiments chaleureux et l’intérêt portés aux victimes se sont estompés dans le bouillonnement du quotidien. Je crains aussi que, à en entendre parler trop souvent, le monde soit de moins en moins bouleversé par la découverte des charniers successifs.
J’éprouve seulement du dégoût face à l’escalade de la barbarie et à la position relativement passive de l’Ouest. Je me demande si l’Ouest a le droit de se considérer comme le gardien des droits de l’homme alors qu’il laisse couler le sang des innocents. J’ai toujours redouté la violence et je n’ai cessé de la combattre ne serait-ce qu’en exprimant publiquement mes opinions. Je ne m’attendais pas à ce que, au seuil du siècle nouveau, j’aie encore à voir de nouveaux Auschwitz non seulement à travers la littérature mais aussi dans la réalité. Je me sens directement liée à cette guerre comme si j’y avais participé et comme si j’avais souffert avec ses victimes...
Je me rappelle quand, pour la première fois à l’école primaire, j’ai entendu parler en cours d’histoire des camps de concentration. Je devais être sans doute très peu mûre car cela n’a pas fait sur moi une grande impression. Pourtant, après un long cheminement, le problème m’a rattrapée à l’école secondaire mais, cette fois-ci, il s’est fortement gravé dans mon esprit, devenu plus conscient du mal dans ce monde. Il m’est difficile de m’imaginer que des tragédies, dépassant la conscience, se sont jouées il n’y a pas si longtemps.
J’ai commencé à me reprocher d’avoir vécu jusqu’ici dans mon propre monde, fermée aux drames des autres. J’ai compris que l’Holocauste est une leçon qu’on n’a pas le droit d’oublier.
Quand les Allemands ont commencé à occuper la Pologne qui aurait pu deviner l’empreinte sanglante qu’ils allaient laisser? Pourtant, tout a commencé innocemment par le marquage des Juifs, des expulsions, la confiscation des biens et, enfin, la création des ghettos pour recourir ensuite aux moyens de plus en plus radicaux... et pour finir à la solution finale.

A cette époque, on assassinait aussi des Polonais mais dans leur majorité ce n’étaient pas eux qui criaient vengeance du fond des fours crématoires ni leurs cendres qui engraissaient les champs de Birkenau. Hitler avait besoin de polonais en tant qu’une masse de rudes travailleurs non qualifiés qui construisaient les marches successives de l’empire fasciste. Nous ne nous rappelons pas qu’avant la guerre environ trois millions de juifs vivaient en Pologne, nous ne nous demandons pas ce qu’ils sont devenus. Pourtant, ils contribuaient à la culture polonaise, ils se sont inscrits durablement dans le paysage indigène et, ce qui est le plus important , ils se considéraient comme polonais, ils étaient liés à ce pays, ils l’aimaient. Penses-tu que cela ne compte plus?
Personne n’a le droit de rester indifférent face du drame des millions de condamnés à mort par la volonté d’un seul maniaque caractériel, tiraillé par des complexes et des ambitions frustrées. En vérité, l’autocratie ne naît jamais de la force mais de la faiblesse, de l’humiliation et de la volonté de revanche. Si je ne me trompe pas, la vie du jeune Adolf Hitler n’a pas été facile et, à cette époque, les Allemands n’étaient pas prêts à opérer des choix souvent difficiles, mais, au contraire, à suivre une doctrine autoritaire.
Aujourd’hui, je comprends mieux ce qu’ont été l’Extermination et les fours crématoires du camps d’Auschwitz où l’on extrayait des wagons à bestiaux, par un froid glacial, des milliers de Juifs pour, avec une cruauté préméditée, les classer en catégories, soit à la vie dans le camp soit à la mort immédiate. Il y avait des petits enfants qui n’avaient fait tort à personne et qu’on massacrait sur place... Pour l’éviter, leurs mères les reniaient . Saurions-nous comprendre aujourd’hui l’énormité de leur désespoir et la disparition des réflexes humains fondamentaux?
En suivant les mass médias et les cours à l’école, je constate avec peine qu’on consacre relativement peu de place aux souffrances des prisonniers de Staline à l’Est. Personne dans l’Europe civilisée n’a pu croire a la réalité des macabres goulags "hantés" par des morts-vivants où l’on détruisait les gens non seulement physiquement mais surtout moralement, en les privant des restes de leur conscience et en brisant leur système des valeurs. L’objet des méthodes du NKWD était la destruction de l’individualité spirituelle.
Encore récemment, on ne connaissait pas l’énormité des crimes soviétiques. En Russie stalinienne personne n’observait les règles de la convention de la Haye qui ont été respectées dans une certaine mesure dans les camps allemands pour les prisonniers de guerre. Dans les charniers de la forêt de Katyn reposent près de cinq mille officiers polonais - intellectuels et patriotes - assassinés par NKWD.
En Sibérie, dans l’Archipel du Goulag a péri également une foule de Polonais, de Russes, d’Ukrainiens. Des milliers de personnes y ont travaillé dans des conditions dramatiques ; le froid descendait à -40°, sans vêtements chauds, sans rations de nourriture adéquates, sans médicaments, sans hygiène. Les maladies et la mort sévissaient . L’univers des camps se limitait à une zone constamment surveillée et au-delà il n’y avait rien d’autre que la mort. Mon Dieu ! Comment as-tu pu admettre une telle dépravation morale? Exposer les gens à de telles épreuves? Pourquoi?
Le professeur Leszek Kolakowski a dit que les deux systèmes totalitaires de notre siècle se ressemblaient en gros, à ceci près cependant que le communisme a été un rejeton dégénéré du siècle des Lumières, alors que le nazisme a été un bâtard monstrueux du Romantisme. Le communisme conduisait l’homme à un délire où il confondait la réalité et l’imaginaire, et le sort le plus dure frappait ceux qui se réveillaient. Il tuait l’esprit et les sentiments, et cela me donne le droit de le considérer comme pire que le fascisme. Pourquoi l’humanité n’a-t-elle pas puni les coupables? Pourquoi?
Le cauchemar des camps ne s’est pas terminé avec la guerre, et le monde a gardé le silence... L’ordre d’après-Yalta a divisé l’Europe en deux parties séparées par un rideau de fer. L’Ouest faisait semblant de l’ignorait de peur d’irriter Staline ; personne ne désirait alors une nouvelle guerre.
Maintenant, après la chute du mur de Berlin, la poudrière des Balkans, l’ancien brasier des complots, est ressuscité. La société européenne commence à s’habituer aux dramatiques communiqués quotidiens de cette région.
Je demande de nouveau: Pourquoi les choses se passent-elles ainsi?. Toi, Joanna, te poses-tu aussi cette question? Pourquoi à la fin du siècle, parallèlement à un tel développement de la civilisation et des technologies les plus modernes, y-a-t-il place pour de brutales purifications ethniques et des génocides? Pourquoi la technique moderne n’a-t-elle pas sauvé la vie de ceux qui reposent maintenant dans les charniers du Kosovo? Slobodan Milosevic paraît toujours fort et se moque des décisions du Tribunal de la Haye. Le monde continue son dialogue avec lui, un dialogue avec un monstre... A quoi donc a servi cette guerre? Pourquoi l’a-t-on déclenchée?
Dans le monde il y a beaucoup de conflits à propos des problèmes de nationalité; les Kurdes souffrent, les habitants du Tibet occupé par les Chinois aussi, des querelles opposent constamment les Juifs aux Palestiniens, des guerres sanglantes se déroulent en Afrique.
Tu sais, parfois j’ai l’impression que je n’arrive plus à suivre la cruauté de ce monde, que je voudrais l’arrêter et quitter comme chante Anna Jopek. J’aimerais aussi changer ce monde. Penses-tu que nous n’ayons nulle chance de contrer le mal? Afin qu’on n’ait plus à demander: POURQUOI AUSCHWITZ? POURQUOI KOLYMA? POURQUOI LE KOSOWO? POURQUOI...?
Ta Magdalena