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Sais-tu que...






Ma chère Weronika,

J’espère que tu m’excuseras si je néglige les formules de politesse. Je ne suis pas d’humeur à te poser d’aimables questions sur la santé de ta nombreuse famille ou sur le temps qu’il fait à Cracovie. D’autant plus que le temps, je peux le connaître à la télévision. Je désire te parler d’autre chose.

L'univers de Jozef Szajna
Il y a quelques jours, j’ai fait un drôle de rêve. Dans mon rêve, je marchais dans une large avenue qui paraissait sans fin. Le long de cette avenue, des monuments... ou tout au moins, ce qui semblait être des monuments. Tu sais que je ne m’y connais ni en architecture ni en art: considère donc comme tu veux cette histoire de monuments. Ils étaient de différentes tailles et différentes formes. J’ai aussi remarqué une chose curieuse. Au fur et à mesure que j’avançais, leur aspect se succédait - depuis des monuments très vieux jusqu’à ceux qui donnaient l’impression d’être tout neufs, en passant par ceux qui étaient entre les deux. Tous portaient des inscriptions. J’ai essayé de les déchiffrer. J’ai réussi quelques fois. AUSCHWITZ - disait l’une des inscriptions. KOLYMA annonçait une autre. Sur le monument suivant, peut-être le plus récent, j’ai lu sans difficulté: LE KOSOVO. Le dernier ne portait pas d’inscription.

Je suis restée figée sur place en regardant cette dernière plaque en pierre. Soudain, j’ai senti que quelqu’un glissait un ciseau dans ma main. Je me suis retournée et j’ai vu une femme âgée qui me souriait.

- Qui es-tu? - ai-je demandé.

Toujours aussi souriante, elle s’est approchée et j’ai vu alors dans ses yeux la réponse:

- L’Histoire.

Si tu penses que je me suis réveillée à ce moment-là, tu auras raison. En effet, c’est ce qui est arrivé. Le lendemain, juste après la classe, j’ai couru à bride abattu à la bibliothèque, mais non pas pour y chercher un livre des songes. Je voulais chercher des informations sur les noms de mon rêve. Le nom d’Auschwitz ne me disait pas grand-chose sinon le fait que c’était l’un des camps de concentration créés pendant la seconde guerre mondiale sur le territoire polonais. Je ne savais rien au sujet de Kolyma. Bien sûr, c’est une rivière en Asie, mais, instinctivement, je sentais qu’il ne s’agissait pas de cela. En ce qui concerne le Kosovo, les médias m’ont fourni une grande quantité d’informations.

Alors, que jusque-là, je ne m’y étais pas intéressée car cela ne me concernait pas directement ; seules quelques informations de presse et quelques flashs télévisés avaient effleuré ma conscience. Mais là, je suis rentrée à la maison chargée de livres, décidée à suivre consciencieusement la situation dans les Balkans. Depuis, je regarde attentivement le journal télévisé et, le matin, je suis la première à courir chez le marchand de journaux.

Jozef Szajna, Compagnie pénitencière des damnés et le typhusJ’ai nettement approfondi mes connaissances sur Auschwitz, ce camp de concentration situé en Pologne du Sud - lieu d’extermination massive pendant la IIe guerre mondiale, surtout des Juifs dont la plupart était dirigée vers des chambres à gaz où ils mouraient immédiatement. Ceux qui survivaient, allaient rejoindre les autres prisonniers du camp parmi lesquels des Polonais - principalement détenus politiques, intellectuels et résistants ainsi que des prisonniers de guerre russes et des Tsiganes. En tout, il y a eu quatre cent milles détenus dans ce camp. Le nombre restait fixe bien qu’il en arrive toujours de nouveaux. En effet, les conditions inhumaines auxquelles les prisonniers étaient condamnés à vivre et à travailler, les traitements particulièrement cruels des nazis occasionnaient une grande mortalité dans le camp. Le temps passant, les prisonniers ont même subi des expériences médicales criminelles.

J’emprunterai ici une phrase s’appliquant en réalité aux camps soviétiques mais valable aussi pour Auschwitz Le camp (...) a privé des millions de victimes du seul privilège restant à chaque mort: que cette mort soit connue, et du seul désire inconscient de chaque homme: survivre dans la mémoire des autres. Cette phrase est une citation du livre de Gustaw Herling-Grudzinski, Un Autre monde. Kolyma citée ci-dessus constitue la concentration des goulags soviétiques à l’Est de la Sibérie. Elle doit son nom à une rivière des environs

Les prisonniers se retrouvaient à Auschwitz en principe sans aucun motif ; le camp devait jouer un rôle important dans le plan d’Hitler d’extermination du peuple juif. De même, on trouvait dans les camps soviétiques des gens en principe innocents - en majorité de nationalité russe mais pas uniquement - considérés comme adversaires du système politique de l’URSS et condamnés suite à des dénonciations souvent fausses. La mortalité dans les goulags soviétiques égalait celle d’Auschwitz si même elle ne la dépassait pas. Les prisonniers de Kolyma étaient condamnés tous les jours à des travaux de plusieurs heures au-dessus de leurs forces dans des mines d’or, de plomb et de platine. Ils étaient sous-alimentés et épuisés par le climat sibérien dont le froid extrême durant la plus grande partie de l’année est caractéristique. Kolyma a englouti des millions d’êtres humains

On pourrait croire que les deux guerres mondiales et la terreur communiste ont servi de leçon. Or, voilà qu’une nouvelle guerre a éclaté dans les Balkans avec son cortège de morts, de douleur et de souffrance pour des centaines de milliers de personnes - c’est une guerre entre deux nations pour un bout de terre - le Kosovo. Ce qui s’est passé là-bas est le résultat d’un conflit existant depuis longtemps et qui s’est aggravé au cours des années. Les Serbes ont toujours traité les Albanais comme des étrangers installés sur le territoire serbe. Pour finir, ils ont procédé à des massacres en série et à des opérations de la purification ethnique. Le monde a dû réagir et l’OTAN intervenir.

Les livres que j’ai lus et les informations données par la presse et la télévision m’ont laissée déprimée. Tous mes sentiments se sont traduits en un seul mot: POURQUOI? Comment les hommes ont-ils pu réserver un tel sort aux autres hommes? Comment peut-on, tout en restant un être pensant et connaissant la différence entre le bien et le mal, aller jusqu’à un tel avilissement, succomber à une telle haine et commettre de tels assassinats? J’ai compris que les hommes ne savent pas jouer dignement le rôle civilisateur qui leur a été assigné - rôle de l’homme... face à lui-même comme face à son prochain. Bêtise, cruauté, avidité et soif de pouvoir...

Les hommes poursuivent le but imaginaire tout en faisant le malheur des autres. Tout compte fait, ils se rendent malheureux eux-mêmes. En avilissant les autres, ils s’avilissent eux-mêmes, même, s’ils en sont inconscients ... Incapables d’aimer, de comprendre et de compatir, ils vont dans la vie en laissant dernière eux des monuments de souffrance, de douleur et de larmes de leurs victimes.

Mon rêve, Weronika... T’en souviens-tu? Ce dernier monument sans inscription et le ciseau qu’on m’a mis dans la main? C’est toi et moi - notre génération - nous serons responsables de ce qui sera gravé sur lui. Quelqu’un d’entre nous mettra-t-il sa signature au-dessous d’une nouvelle tragédie dans l’histoire du monde? Où allons-nous? Combien de POURQUOI difficiles cache encore notre avenir?

Malgré tout, je crois en l’homme. En chacun de nous subsiste une inclination au bien, même si elle est parfois profondément cachée. Je souhaite la retrouver en toi, en moi , en chaque être humain. Et je prie pour cela parce que, comme l’a dit Albert Schweitzer, Les prières ne changent pas le monde mais transforment les hommes, et les hommes transforment le monde.


Que Dieu te protège                                

Anna                                                    





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