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Cher Marek,

Je reviens toujours en pensée à nos conversations lors de notre dernière rencontre. Nous avons découvert alors que chacun d’entre nous a des images enracinées dans sa conscience. Il suffit d’une petite impulsion pour les extraire de notre mémoire et les décrire avec précision. Elles proviennent non seulement d’épreuves directes mais souvent aussi des récits frappants de nos proches, des films documentaires que nous avons vus ou encore des œuvres d’art qui nous ont beaucoup impressionnées. Par exemple ton Guernica de Picasso et ma Fusillade des insurgés de Goya.

Jozef Szajna, Cendres
Nous avons commencé notre évocation des "clichés de mémoire" sur le sujet du totalitarisme. Ta description intitulée La Forêt de Birnam en marche vers les maîtres du Kremlin m’a beaucoup impressionné. En évoquant les récits de ton grand-père condamné par le NKWD au goulag dans la lointaine Sibérie, tu as dessiné une image suggestive du retour au camp des prisonniers après le travail. Exténués par la faim et des tâches de forçat à abattage des arbres dans la forêt, ils revenaient au goulag en chassant des nuages de moustiques avec des branches coupées. Leurs poches étaient remplies de feuilles qui, trempées dans l’eau bouillante, constituaient leur seule nourriture chaude.

Je te félicite du titre! L’as-tu trouvé toi-même ou est-ce ton grand-père qui te l’a suggéré? Moi, j’ai seulement retenu, des récits de ma grand-mère, l’image des enfants faisant humblement la queue pour obtenir une boisson répugnante dont le nom seul rappelait du café. La mamie Eugénie était une petite fille de dix ans quand, avec ses parents, ses frères et s¶urs, elle avait été emmenée dans le camp hitlérien de Potulica à côté de Bydgoszcz. Une femme enragée, en uniforme et qui hurlait d’une voix inhumaine, frappait sur la tête avec une cuillère les enfants qui tendaient leur timbale de travers.

Une autre image qui revient souvent dans ma mémoire est une scène d’un film documentaire. Elle représente un Juif qui suit le quai de gare et tient par la main deux petits enfants. Peu importe que ce soit ou non la gare d’arrivée à Auschwitz. Ce qui est important c’est l’horreur de cette scène. Y-a-t-il quelqu’un qui soit capable de reconstituer ce que pouvaient être les pensées de ce père?

Encore une image. C ‘est la grande porte qui sépare le ghetto de Varsovie de la partie aryenne de la ville. Devant la barrière, les gardiens déversent sur les pavés des carottes qu’ils ont trouvées sous les chemises des gamins.

Le drame de la guerre se déroule encore sous nos yeux. Les reporters au Kosovo des télévisions nous montrent des centaines d’images qui illustrent l’atrocité de la purification ethnique. Certainement, tu seras comme moi, profondément bouleversé par le sort des Albanais assassinés ou chassés. As-tu vu en gros plan leurs visages, leurs yeux épouvantés? Et cette jeune fille de notre âge qui tremblait du froid dans une remorque?

On peut présenter beaucoup d’images semblables. Imagine qu’une invention à la frontière de la science-fiction arrive à extraire toutes ces images de la mémoire des survivants du cauchemar totalitaire du dernier siècle. On disposerait alors d’archives des dimensions cosmiques mais d’une telle charge émotionnelle que cela serait insupportable..

Tel que je te connais, tu me poseras sûrement une question fondamentale: Pourquoi Auschwitz? Pourquoi Kolyma? Pourquoi le Kosovo? On peut y répondre brièvement d’un seul mot: le totalitarisme. Pourtant, cela n’explique pas tout, il faut aller jusqu’aux racines, jusqu’à ce qui reste peut-être profondément, en nous-mêmes.

Jozef Szajna, Réplique IIILe totalitarisme s’appuie sur une l’idéologie qui ignore les principes de la démocratie. Par la peur et la répression, il domine la société. En principe, il promet aux gens une vie meilleure et une amélioration du monde où ils vivent. Il s’avère plus tard que la réalité des dictatures est la négation même de leurs promesses. Comme quelqu’un l’a dit, le médicament s’avère pire que la maladie. Au lieu de la liberté promise, il y a l’oppression et la contrainte. Au lieu de la prospérité, il y a la misère. La propagande totalitaire désignait les coupables. En principe, elle identifiait les individus d’une autre race, d’une autre nationalité, d’une autre religion ou ceux qui professaient des opinions différentes. Comme tu t’en souviens, d’après les cours d’histoire, ce schéma s’est répété plusieurs fois. Pour ce gens-là, on a construit des camps, des chambres à gaz, on a créé des ghettos. Ils ont été victimes de purges ethniques.

Un jour, tu m’as demandé comment il a été possible qu’il y ait toujours autant d’exécuteurs des génocides. Je n’ai pas besoin de te convaincre que dans chaque société il existe ce que j’appelle les forces des ténèbres, toujours capables d’actions criminelles. Elles constituent les outils entre les mains des dictateurs. Il suffit de leur donner l’ordre d’agir ou seulement de les autoriser à le faire. Ni Staline, ni Hitler, ni Milosevic n’auraient été capables de commettre autant de génocides criminels s’ils n’avaient pas disposé des milliers d’exécutants.

Nous devons être vigilants car ces forces de ténèbres sont toujours autour de nous mais nous ne nous en rendons pas toujours entièrement compte. Souviens-toi du jour où, Hanna Krall a parlé à la télévision des ouvriers allemands de Hambourg? Emmenés dans les terrains occupés de l’Est, ils ont fusillé tous les jours la population juive. Des gens ordinaires assassinaient les autres comme s’ils faisaient un stage dans un établissement industriel. Un orchestre venu distraire ces ouvriers a été contaminé par le virus et les musiciens ont voulu participer eux aussi aux exécutions. Tu reconnaîtras que ces faits nous en disent beaucoup sur la condition humaine.

Le mépris qui se manifeste pour tout ce qui est étranger m’effraie comme il t’effraie, toi aussi. Jette seulement un regard sur les skinners et les houligans, comme ils sont haineux! Il suffit de porter des couleurs d’un autre club ou d’avoir une autre couleur de peau pour provoquer l’agression. Le pouvoir totalitaire se nourrit de l’intolérance. Les forces racistes des ténèbres c’est le mal qui somnole dans l’homme, et qu’on peut facilement réveiller.

Je vais te citer une phrase du Pape Jean-Paul II: La démocratie sans valeurs morales se transforme facilement en totalitarisme affiché ou camouflé. Mais seule, la démocratie ne suffit pas à éviter la répétition de Kolyma. Il faut toujours défendre les vraies valeurs et réagir contre les moindres manifestations du mal afin de l’étouffer dans l’œuf, avant l’embrasement.

Il est également important de ne pas rester indifférent face au mal qui se manifeste autour de nous. L’actuelle intervention de l’ONU dans les Balkans constitue peut-être la première tentative de rompre cette indifférence.

Au moment même où j’écris cette lettre, l’armée de la KFOR entre au Kosovo. Le dictateur doit céder. La ferme volonté de défendre les droits de l’homme l’a emporté. Cela a une importance historique sommes-nous peut-être témoins de la naissance d’une époque nouvelle, de la construction d’une nouvelle civilisation de l’amour et de la tolérance? Le monde, sera-t-il peut-être différent et des questions comme celles que tu m’as posées ne se poseraient alors plus jamais. Ne penses-tu pas que les clichés de la mémoire des générations à venir seront libérés des cauchemars du totalitarisme?

Tu verras, dès à présent les dictateurs vont commencer à avoir peur! Le monde ne sera plus comme avant.

Tu me traiteras sûrement de rêveur et d’incorrigible optimiste mais n’a-t-on pas le droit de rêver?


A bientôt                                      

Rafal                                            





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