Chère Sara,
Je te demande de m’excuser d’avoir tardé si longtemps à te réponse mais en fait c’est que je ne savais pas quoi à te répondre. Je me demande tout le temps: Comment, ce qui s’est passé à Auschwitz, était-il possible?

Je ne pouvais pas y répondre peut-être à cause de cette douceur dans laquelle j’ai été élevée; j’ai grandi dans un climat de confiance dans l’inébranlable bonté de l’homme. De sorte que, n’ayant pas idée que quelqu’un puisse agir de manière aussi cruelle je n’avais pas de questions à me poser. Et c’est toi qui les as posées...
Dernièrement, beaucoup de choses se sont passées et peut-être tout simplement mon jugement a-t-il mûri.
Tu as mentionné des camps de concentration et de travail: Katyn, Kolyma, Treblinka. Tu as demandé ce qui pouvait les expliquer...
Malheureusement, c’est l’homme qui les a inventés et créés, certains de ses comportements s’étant développés d’une façon surprenante. Je pense à des comportements tels que la haine et le mépris - les attitudes qui entraînent à porter atteinte à la dignité humaine, à mépriser la spécificité des hommes, les ramenant au niveau d’une masse anonyme qui n’est plus qu’un chiffre dans les statistiques.
En visitant Auschwitz, en voyant à droite une petite baraque avec des hamburgers, et à gauche un petit groupe de touristes installant des sièges pour un pique-nique, on réfléchit sur les camps de concentration: Nous ne serons plus jamais menacés par quelque chose de semblable, cela s’est passé il y a très longtemps. Nous aurions volontiers oublié les chambres à gaz, les crématoires, les barbelés et que c’est l’homme qui a géré cette industrie de mort. Certains auraient même préféré que la société ignore les camps en Russie soviétique.
Sais-tu qu’aucune encyclopédie universelle éditée dans mon pays, aussi bien en 1973 qu’en 1983, n’a été capable de dire ce que sont les goulags ni s’il y a eu un camp quelconque à Kolyma? En un mot, la mémoire des millions de détenus qui ont péris dans les camps de Kolyma au cour des années 1937-1953 a disparu comme s’ils n’avaient jamais existé.
Avons-nous vraiment le droit d’affirmer que l’histoire récente ne se répétera pas? Je crains que nous ne puissions plus avoir cette certitude puisque CELA a déjà recommencé.
Pourquoi ne savons-nous pas être vigilants? Pourquoi une seule doctrine, parfois un seul homme, sont-ils capables de dominer autant d’esprits? Pourquoi peuvent ils les manipuler aussi totalement?
La société contemporaine est sur une voie propre à enfanter des monstres tels qu’Hitler ou Staline. Quand j’entends des jeunes comme toi et moi dire que l’agressivité est à la mode et qu’elle peut être dirigée contre n’importe qui comme au loto - perdu - gagné - cela me rappelle une scène quotidienne à Auschwitz lorsqu’un SS qui s’ennuyait tuait un homme au hasard. Une telle scène pourrait se répéter aujourd’hui.
Ne devons-nous pas être vigilants en entendant de tels propos? Pouvons-nous vivre quand même tranquillement? Nous devrions sans doute commencer par regarder autour de nous; considérer l’ambiance familiale, les exigences des autres et ce qu’ils attendent de nous. Je sais aussi bien que toi que le jour où je deviendrai mère, c’est moi-même qui éduquerai ce petit être à qui j’aurai donné la vie.
Ainsi, la graine n’aura pas poussé sur le mauvais terrain. Le bien n’a jamais été engendré dans la haine. C’est pour quoi il faut préparer à un jeune, qui n’est pas encore formé, un sol propice afin que ce soit le bien qui grandisse en lui.

Malheureusement, dans le monde d’aujourd’hui le père ou la mère joue rarement son rôle d’éducateur. Le psychisme de l’enfant est formé par le milieu ambiant, l’école et les médias: presse, télévision, radio. Celui qui détient le pouvoir et qui a l’influence directe sur le choix de l’information dans les médias, détient en fait un pouvoir illimité sur la société. Il est en état de manipuler des millions de personnes. C’est précisément le cas des despotes du XXe siècle qui ont su manipuler habilement les foules par une propagande adéquate. Finalement, ils ont obtenu l’adhésion de sociétés entières à un comportement de haine, de violence, d’agressivité et d’intolérance. Pourquoi ces populations ont-elles accepté cela? Qu’est-ce qui les a conditionnées?
Les gens redoutent surtout ce qui est différent d’eux et peut les menacer. C’est ainsi qu’ils peuvent facilement développer l’obsession de leur propre supériorité. Indépendamment même de l’existence d’une menace, les choses se sont toujours passées ainsi en passant par les guerres entre les nations, les crimes individuels et le génocide en série à Auschwitz et Kolyma. Le Kosovo a ainsi une chance d’entrer au Panthéon des lieux de génocide.
Tout cela trouve sa source dans la haine, l’intolérance et l’absence de barrières quelconques morales ou éthiques. Les persécuteurs n’hésitaient même pas à profaner la foi des condamnés. Ils organisaient des spectacles afin de ridiculiser la religion aussi bien le christianisme que le judaïsme. Aujourd’hui, au seuil du XXIe siècle, plus aucun frein n’empêche les gens d’attenter à ce qu’il y a de plus fondamentale: le sacré. Profanation des cimetières, pillage des lieux de culte sont à l’ordre du jour. Si un jeune ne respecte plus personne et ne croit plus en rien, sa vie court à l’échec. Il se dirige lui-même tout droit vers l’autodestruction. C’est parmi ces jeunes que se recrutent les persécuteurs et les dictateurs qui sèment dans le monde le chaos, la haine et la violence.
Le Kosovo illustre bien le fait que l’histoire ne nous a rien appris, que nous sommes toujours des êtres naïfs qui ne savent pas prévenir le mal. Si la situation d’il y a cinquante ans est susceptible de se répéter dans la région des Balkans c’est que le tissus social y a été détruit.
Aujourd’hui, les parents privilégient leur niveau de vie et ne consacrent pas assez de temps à leurs enfants. Ils ne savent pas, malgré toute leur bonne volonté, remarquer les changements qui surviennent dans le psychisme des adolescents. Par contre, les médias ont une influence décisive sur les jeunes. Ils créent les stéréotypes et les modèles personnels que les jeunes empruntent à leurs héros des films et des feuilletons télévisés.
Tout cela favorise la haine et le besoin de la décharger à travers l’agressivité et la violence, parfois sans aucune raison - pour rire - parfois pour créer un ordre nouveau dans lequel le jeune disposera de l’autorité et du pouvoir ce qu’il n’aurait jamais obtenu sans la force.
Afin d’y remédier, il faut avant tout observer le comportement de l’enfant. Il ne faut pas le négliger. Il faut lui consacrer beaucoup d’attention et de temps, lui inculquer les valeurs qui détermineront son comportement dans l’avenir, contrôler le contacte de l’enfant avec les médias pour que la télévision ne devienne pas l’activité principale de sa vie. Il faut apprendre à être conciliant, il convient d’être ouvert à des solutions de rechange, il n’est pas permis de se laisser enfermer dans les étroites limites d’une idéologie. Il faut apprendre à dialoguer.
Amitiés
Ta Katarzyna